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Les ruptures américaines

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La dynamique politique libérale initiée dans les années 1980 par le trio Deng Xiao Ping - Thatcher - Reagan a vécu.
Depuis l’avènement de la crise financière dite des « subprimes » en 2008, se sont développées des forces de fragmentation:

- économique, financière, commerciale, et géopolitique (avec notamment une dislocation d’une région du monde, le Moyen-Orient);
- une remise en cause de l’hégémonie du modèle politique incarné par les Etats-Unis (le « consensus de Shanghai » se substituant à celui de Washington avec l’apparition de « Démocratures » dirigés par des hommes forts aux profils psychologiques similaires);
- une montée généralisée du Populisme politique;

2016 demeurera comme l’année symbolique de cette nouvelle période, non pas comme son apogée (qui peut l’affirmer alors qu’en 2017 s’annoncent de multiples élections en Europe…), mais comme celle des Ruptures. Des ruptures impulsées, paradoxalement, par des pays qui semblaient être des « gagnants » de la mondialisation qu’ils avaient eux-mêmes engagé il y a plus d’un quart de siècle. Rupture avec l’Union européenne par le Royaume-Uni et maintenant ruptures multiples par les Etats-Unis avec le résultat des élections présidentielles.

Puisque le 45e Président des Etats-Unis d’Amérique affiche l’imprévisibilité comme une vertu cardinale dans l’Art de la négociation, il convient de demeurer prudent quant à l’anticipation de ce que sera son mandat. Aujourd’hui nous pouvons cependant tenter d’esquisser les principales tendances de ce que pourrait signifier son avènement à la tête de la première puissance mondiale.

Cette élection pourrait être annonciatrice de 5 ruptures, chacune lourde de conséquences:

- le climato-scepticisme affiché et le non respect de l’accord ratifié lors de la COP 21 constituerait à moyen et long terme la rupture la plus grave. Cette décision aux conséquences environnementales dramatiques se justifie d’autant moins que l’économie américaine a atteint une autonomie énergétique, est au quasi plein emploi, n’affiche pas de tensions inflationnistes. Seuls l’ignorance et le dogmatisme pourraient conduire à un tel retour en arrière, source potentielle de tensions avec le reste de la communauté internationale ou d’accentuation du péril environnemental si la Chine notamment emboîtait le pas aux Etats-Unis…

- l’isolationnisme en matière de relations internationales: l’alternance américaine de phases d’interventionnisme et d’isolationnisme a ponctué l’Histoire des relations internationales depuis plus d’un siècle. Le désengagement international prudent dans lequel s’est engagé B Obama depuis 2007 semble devoir s’accélérer avec l’avénement de cette nouvelle Présidence. Alors que le monde se fragmente, que l’hégémonie américaine est remise en cause régionalement par la Chine et la Russie, le slogan de la politique « America First » doit résonner différemment selon les régions du monde:

. la situation au Moyen-Orient devrait en être « simplifiée »: la Russie et l’Iran auront les « coudées franches » pour éradiquer Daesh et éteindre le conflit syrien; la remise en cause de l’accord sur le nucléaire iranien ne devrait pas figurer au rang des priorités de la nouvelle administration;

. les relations conflictuelles en Asie devraient s’accentuer: les velléités isolationnistes américaines favoriseront les tentatives de mainmise de la Chine sur les pays régionaux tandis que les affinités de « visions du monde d’hommes forts nationalistes » basées sur le rapport de forces et d’intérêts (Abe, Modi, Duterte,…) accentueront les tensions … Dans cette région du monde, les Etats-Unis ne pourront compter véritablement que sur le Japon: la montée en puissance militaire de ce pays va devenir incontournable … au grand dam de ses voisins à commencer par la Chine !

. les relations avec la Russie devraient s’améliorer à court terme: alors que la Crimée sera officiellement passée par « pertes et profits » (elle l’est déjà de fait), le sort de l’Ukraine pourrait être identique en fonction du « deal » passé entre Trump et Poutine sur la Syrie ou plus probablement « congelé » dans l’état actuel de guerre larvée en échange d’une levée des sanctions économiques qui de fait pénalisent toutes les parties prenantes.

- le mercantilisme en matière de relations internationales: le conditionnement du parapluie nucléaire américain à une contribution supplémentaire financière des pays bénéficiaires doit sonner comme un « wake-up call » pour l’Europe. L’affaiblissement de l’Alliance transatlantique constitue un péril majeur pour les pays européens mais également une formidable opportunité (quand bien même elle serait subie) pour qu’ils reprennent leur « destin commun » en mains. Alors que le Royaume-Uni, puissance militaire majeure en Europe, avec celle française, décide de s’éloigner des rives européennes politiques, cette rupture, déjà ébauchée par B Obama, constitue un risque existentiel pour l’Europe !…

- l’unilatéralisme commerciale: la remise en cause des accords commerciaux multilatéraux par l’administration Trump constituerait, non pas une erreur, mais une faute: non seulement les Etats-Unis en sont les principaux bénéficiaires (définition de normes, première ou deuxième puissance commerciale mondiale,…) mais elle initierait la mise en place d’un cercle vicieux de protectionnisme dont l’Histoire enseigne les méfaits et dangers pour tous les acteurs. Dans un scénario de remise en cause des accords actuels et futurs, les principaux pays perdants seraient la Chine et … l’Allemagne (dont les exportations représentent près de 50% du PIB!). L’imposition de droits de douanes massifs sur les produits chinois déclencheraient des mesures de rétorsion sur les détentions d’actifs financiers américains détenus par cette même Chine (qui se rapproche du Japon comme principal détenteur d’obligations du Trésor américain).

- le pragmatisme en politique économique: la double annonce d’une relance massive des dépenses d’infrastructures et d’une réduction des impôts peut-elle être qualifiée de pragmatique ? Pragmatique, la relance des dépenses en infrastructures l’est, au regard de la vétusté des équipements publics aux Etats-Unis; elle peut l’être également comme un moyen de relancer l’inflation (avec le plein emploi actuel et les frémissements de hausses salariales) permettant à la FED de remonter ses taux d’intérêt et de restaurer une courbe des taux d’intérêt plus pentue, plus « naturelle » dans une économie en croissance. En revanche, une politique de baisse massive des prélèvements obligatoires invite à davantage de nuances: si elle se comprend pour favoriser un rapatriement des capitaux placés hors des Etats-Unis (estimés à 14% du PIB) - mouvement qui s’opérerait en défaveur des pays tiers -, elle n’apparaît vraiment pas nécessaire au regard de la situation actuelle de l’économie américaine.
L’idéologie l’emportera-t-elle au détriment du pragmatisme prêté au candidat Trump ? Si ce devait être le cas, le déficit budgétaire et les taux d’intérêt américains se redresseraient sensiblement… Il est probable que la politique économique américaine s’oriente vers une politique keynésienne de relance budgétaire accompagnée de resserrement de taux d’intérêt. Les probables annonces de déréglementation dans les secteurs de l’Energie et de la Finance favoriseront également à court terme la croissance de l’activité outre-Atlantique.

En conclusion, les 5 tendances qui probablement caractériseront les premiers pas de la politique de l’administration Trump possèdent une caractéristique commune: elles reposent davantage sur l’évaluation des rapports de forces que sur le primat du droit. On notera d’ailleurs que le système américain de contre pouvoirs (« checks and balances ») est moins présent et contraignant sur la politique étrangère qu’il ne l’est en matière de politique domestique. Si l’évaluation des rapport de forces constitue une donnée intangible et permanente de la Géopolitique, l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, sonne le glas de l’ordre libéral dont les principaux piliers sont la prospérité économique et la sécurité militaire, mais également le respect de valeurs telles que le Droit, la tolérance, la dignité et le pluralisme.

Nous entrons dans une nouvelle ère…

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