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Pierre Moscovici: 1957 – 2017 : 60 ans d'Europe

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30 janvier 2017

Le 25 mars 1957, l'Allemagne, la Belgique, la France, l'Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas signaient à Rome deux traités : la Communauté économique européenne (CEE) et la Communauté européenne de l'énergie atomique (CEEA ou Euratom). Cette année, l'Europe fête les 60 ans de la signature de ces Traités fondateurs. A cette occasion, le Cercle des Européens publie une série d'interviews d'anciens Ministres des Affaires européennes. Ils ont été des acteurs de terrain de la construction européenne dont l'expérience est en effet irremplaçable. Pierre Moscovici a été Ministre chargé des Affaires européennes dans le gouvernement Jospin. Depuis le 1er novembre 2014, il est commissaire européen aux Affaires économiques et financières, à la Fiscalité et à l'Union douanière au sein de la commission Juncker. Il a accepté de répondre à nos questions.



Que vous inspire l'anniversaire de la signature du Traité de Rome?

 

D'abord, cet anniversaire nous rappelle que l'Europe est jeune. Elle n'a que 60 ans. C'est une forme politique inédite dans l'histoire, ni organisation internationale classique, ni Etat fédéral, mais pour reprendre la formule de Delors "fédération d'Etats-nations". 60 ans après sa création, l'Europe est encore en construction et, si on dézoome un peu, on se rend compte que beaucoup des problèmes qu'elle rencontre aujourd'hui sont dus à cette "jeunesse institutionnelle": trop d'Etat sur certains sujets, pas assez de démocratie sur d'autres... Dans la période troublée que traverse l'Europe marquée notamment par la montée des populismes, le remède à cette jeunesse institutionnelle passe selon moi par une Europe plus politique et plus efficace, c'est-à-dire une Europe avec des priorités claires. J'en vois trois: plus de protection, plus de démocratie et plus d'efficacité sur le front économique. Il faut donc plus d'Europe sur certains sujets, la défense et la sécurité, le social, l'Union économique et monétaire par exemple, et mieux d'Europe sur beaucoup d'autres. Si, face aux difficultés, on se résigne au moins d'Europe que promeuvent certains chefs d'Etats ou certains candidats à la présidentielle, alors l'Union européenne perdra en efficacité, elle ne suivra plus la boussole de l'intérêt général européen et elle prêtera plus facilement le flanc aux attaques des partis europhobes. L'UE ne doit pas devenir la nouvelle SDN.

Quelles sont pour vous les deux plus grandes réalisations de l'Europe tant d'un point de vue politique qu'économique?

 

La première, c'est évidemment l'euro. Notre monnaie commune a facilité les échanges sur le marché unique mais c'est avant tout une formidable protection collective et un facteur de stabilité. Les Européens le sentent bien et c'est pour cela qu'ils restent attachés à l'euro, même s'ils sont parfois très critiques vis-à-vis de l'Europe. Notre défi commun est d'avoir désormais un euro qui non seulement protège mais aussi dynamise nos économies et muscle la croissance dans la zone euro. C'est pourquoi je milite pour qu'on complète l'architecture institutionnelle de notre monnaie, en dotant notamment la zone euro d'un budget et d'un ministre des finances. La seconde grande réalisation de l'Europe, c'est pour moi l'espace Schengen, qui concrétise les sociétés ouvertes qui sont au fondement du modèle européen. Frontières ouvertes ne veut pas dire absence de contrôle, surtout dans le contexte que nous connaissons. Mais à chaque fois qu'on ferme une frontière en Europe, c'est un retour en arrière.

 

Quel est votre plus beau souvenir comme ministre des Affaires européennes ?

 

C'est la tournée des pays d'Europe centrale et d'Europe de l'Est candidats à l'adhésion à l'UE que j'ai faite entre 1997 et 2002- au total près de 60 voyages. On préparait alors les élargissements de 2004 et 2007. La libération du joug soviétique était encore récente et il y avait dans tous ces pays un vrai enthousiasme, un vrai appétit d'Europe. Cela m'a montré à quel point la promesse de paix et prospérité dont est porteuse l'Europe, pouvait encore avoir du sens. Certains critiquent ou regrettent l'élargissement. Pour moi, cette réunification de l'Europe était un devoir historique et une chance. Je suis fier d'y avoir contribué.

Que peut-on souhaiter à l'Europe et donc à nous Européens pour 2017?

 

Ce que je souhaite à l'Europe pour 2017, c'est de retrouver ses troupes, ses défenseurs. Les pro-européens sont trop discrets dans le débat. Je le regrette mais je ne m'y résigne pas car l'Europe a plus que jamais besoin d'eux. Elle en a besoin parce qu'en 2017, avec des élections aux Pays-Bas, en Allemagne, en France et peut-être en Italie, avec des Etats-Unis tentés par le repli, une Russie plus menaçante que jamais, une Turquie à la croisée des chemins, un Royaume-Uni sur le départ, on ne peut pas mettre l'Europe sur pause. Si on le fait, on passera à côté des grands défis de notre époque - du défi environnemental à la croissance en passant par la gestion des migrations. Alors, je le dis à tous les pro-européens et aux amis de l'Europe: en 2017, n'ayons pas l'Europe timide, n'ayons pas l'Europe honteuse, ayons l'Europe fière. Nous devons expliquer sans relâche que l'Europe est la solution et que nous avons besoin d'une Europe stable et forte dans le monde qui se profile.

Propos recueillis par Julien Miro

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