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Pierre Lellouche: 1957 – 2017 : 60 ans d'Europe

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16 janvier 2017

Le 25 mars 1957, l'Allemagne, la Belgique, la France, l'Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas signaient à Rome deux traités : la Communauté économique européenne (CEE) et la Communauté européenne de l'énergie atomique (CEEA ou Euratom). Cette année, l'Europe fête les 60 ans de la signature de ces Traités fondateurs. A cette occasion, le Cercle des Européens publie une série d'interviews d'anciens Ministres des Affaires européennes. Ils ont été des acteurs de terrain de la construction européenne dont l'expérience est en effet irremplaçable.

Pierre Lellouche a été Secrétaire d'État chargé des Affaires européennes dans le gouvernement Fillon. Il a accepté de répondre à nos questions.



Que vous inspire l'anniversaire de la signature du Traité de Rome?
Le sentiment d’un immense succès dans l’histoire de l’Europe et en même temps celui d’une très grande inquiétude par rapport à l’avenir. Le succès est double et il est de taille : d’une part la réconciliation de l’Europe dans la paix après trois guerres franco-allemandes, dont deux guerres mondiales en moins d’un siècle ; d’autre part la réunification de toute l’Europe dans un ensemble pacifique, assurant la prospérité de tous après la chute du mur de Berlin. Ceci posé, la phase suivante de la construction européenne s’annonce infiniment plus périlleuse : les institutions ont dérivé vers un système largement hors sol expert dans la suradministration de l’accessoire mais inexistant sur les grandes questions du moment.
Ainsi, l’Europe en tant que telle est incapable d’assurer la sécurité de ses propres frontières : de ce point de vue, l’entrée d’1,8 million migrants en 2015, 600 000 supplémentaires en 2016 marque de mon point de vue l’arrêt de mort du système de Schengen. L’échec est tout aussi dramatique s’agissant de la coopération entre Européens dans la lutte contre le terrorisme. Il est tout aussi patent en matière de défense commune et plus encore de diplomatie. L’Europe ne connaît entre ses membres aucun consensus sur la Russie. Elle importe chez elle la violence terroriste et les migrants du Proche-Orient, sans même être présente à la table des négociations. Sur le front économique, les promesses d’une prospérité partagée entre les différents peuples ont été largement déçues dans les années récentes. La politique d’austérité est contestée et nombre de pays vivent la Zone euro, donc « l’Europe » comme une sorte de punition collective.
L’ensemble de ces points, tous graves, explique le divorce croissant des opinions publiques par rapport à la construction européenne, la montée de courants populistes dans un grand nombre de pays et la tentation un peu partout de la renationalisation des politiques publiques, y compris en matière de commerce international (voir les résistances aux accords CETA et TAFTA). Autant dire que dans la phase de basculement historique que nous vivons, l’Europe est confrontée aujourd’hui à un véritable défi existentiel : être capable de se réinventer ou accepter le risque d’un délitement inévitable, si rien n’est fait pour convaincre les peuples que l’entreprise de construction européenne peut demain contribuer à résoudre effectivement les immenses défis auxquels ils ressentent confusément qu’ils vont être confrontés. La condition première pour relever ce défi reste la capacité des Français et des Allemands à travailler ensemble, en pleine conscience d’une vraie communauté de destin.

Quelles sont pour vous les deux plus grandes réalisations de l'Europe tant d'un point de vue politique qu'économique?
La plus grande réalisation de l’Europe sur le plan politique est d’avoir concrétisé son idée fondamentale de départ : la réconciliation franco-allemande. Réconciliation à partir de laquelle tout le processus de construction a été rendu possible et qui permet aujourd’hui de dire que l’idée d’une nouvelle guerre franco-allemande est simplement et définitivement derrière nous. A partir de là, un processus a pu progressivement se développer dont le grand mérite a été d’être véritablement original dans l’Histoire des nations, en ce qu’il représente un savant mélange de coopérations interétatiques classiques dans un certain nombre de domaines et de partages de souveraineté de type presque fédéral dans d’autres.
C’est ce système institutionnel original, même très imparfait qui a pu exercer une sorte d’attraction forte sur l’Europe de l’Est, au moment de la dislocation de l’Empire soviétique, permettant une transition politique pacifique du monde de Yalta à la reconstitution de la famille européenne.
Pour le reste, comme je l’ai dit plus haut, la construction politique de l’Europe, surtout élargie, a créé d’autres sortes de problèmes, qui sont désormais devant nous.
Sur le plan économique, le plus grand succès a été la constitution d’un marché unique, avec la libre circulation des biens et des personnes qui a fourni le socle d’une période sans précédent de prospérité sur le continent. L’Histoire dira si le pari de l’euro, à savoir la création d’une monnaie commune plaquée sur des réalités économiques sociales et fiscales différentes, résistera au test de l’Histoire et à la compétition permanente des intérêts nationaux. Pour moi, la pérennité de la zone euro est loin d’être acquise, même si elle a survécu grâce au volontarisme de Nicolas Sarkozy et au soutien d’Angela Merkel à l’époque à l’immense crise financière et économique de 2008. A terme, la monnaie unique ne pourra vraiment fonctionner que si les systèmes sociaux fiscaux sont globalement compatibles, ce qui est loin d’être le cas. Ou si, à défaut, les nations les plus riches, à commencer par l’Allemagne, acceptent de financer à fonds perdus le niveau de vie des nations les moins dotées.

Quel est votre plus beau souvenir comme ministre des Affaires européennes ?
Mon plus beau souvenir en tant que Ministre des Affaires européennes est d’avoir pu organiser la célébration à Paris, le 9 novembre 2009, du 20ème anniversaire de la chute du mur de Berlin, par un très beau spectacle son et lumière offert aux Parisiens sur la Place de la Concorde, au cœur de ma circonscription. Avec des projections extraordinaires de la Porte de Brandebourg, sur un immense écran posé au beau milieu de la rue Royale, si bien qu’en quelque sorte la porte de Brandebourg se trouvait transplantée pendant la durée de cette soirée entre l’Hôtel de la Marine et l’Hôtel Crillon, tandis qu’étaient projetées sur la façade de ces hôtels, construits par Gabriel, les images marquantes de la construction puis de la destruction du Mur de Berlin.
Lorsque j’avais été nommé à cette fonction quelques mois plus tôt (juin 2009), rien n’était prévu. Or il me semblait que la France, dont les dirigeants de l’époque n’avaient pas été au rendez-vous en 1989, devait donner à cette célébration tout l’éclat qu’elle méritait. C’était un geste d’amitié conçu en direction de nos partenaires Allemands à qui je voulais dire : « la chute du mur, c’est aussi un jour historique pour les Français, qui sont sincèrement heureux de voir tomber ce symbole de la division de l’Europe ».
La réconciliation franco-allemande lancée par de Gaulle et Adenauer était en effet incomplète tant que l’Allemagne demeurait divisée. La chute du mur, c’était aussi le symbole de la libération et de la réunification de l’Europe, bien avant les élargissements de l’Union européenne.
Au même moment, les Chefs d’Etat européens étaient réunis Porte de Brandebourg à Berlin pour des célébrations, et passant devant l’Ambassade France, ils voyaient en direct, comme les Berlinois massés au même endroit, les images de cette belle fête à Paris. Mme Merkel m’a dit un peu plus tard qu’elle avait été touchée par ce geste, en découvrant que nous avions célébré en grand ce même évènement, place de la Concorde.
Cerise sur le gâteau, cette manifestation n’a rien couté au contribuable. Elle a été entièrement financée par la générosité d’entreprises françaises et par la fondation entente franco-allemande présidée par le regretté André Bord.
Pour moi, le 9 novembre est une date qui donne à réfléchir car c’est aussi la date anniversaire de la mort du général de Gaulle et celle de la Nuit de Cristal, c’est le vrai « Jour de l’Europe » !

Que peut-on souhaiter à l'Europe et donc à nous Européens pour 2017?
D’abord la paix. Je suis convaincu que le basculement du monde que nous vivons en ce moment même, avec l’importation des guerres du Proche orient en Europe, et l’immensité des flux migratoires en devenir, entraîne des risques majeurs pour la paix et la stabilité de notre continent. Je viens d’ailleurs de publier tout récemment un livre sur le sujet (Une guerre sans fin, aux éditions du Cerf). En ce début de siècle, l’Europe prend furieusement des allures d’empire austro-hongrois finissant. Notre problème majeur sera d’éviter à l’intérieur une sorte de guerre civile larvée permanente, ce qui suppose que nous soyons capables de trouver une place acceptable pour tous de l’Islam en Europe, et donc de recoudre le tissu national qui partout menace de se déchirer ; et à l’extérieur, que nous ne soyons pas entraînés malgré nous dans des guerres que nous ne contrôlons pas, le Moyen-Orient pouvant représenter en ce début de siècle ce que les Balkans ont été à l’Europe en 1914.
 

Propos recueillis par Julien Miro

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