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Laurent Cohen-Tanugi: "La meilleure réponse face à la démagogie des populistes est la mise en avant de ses ravages"

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28 août 2018

Voilà un livre en forme de signal d’alarme adressée aux démocraties en péril. C’est votre dixième livre. Or à chaque fois, vous avez été précurseur. Votre ouvrage « le Droit sans l’Etat » en 1985 expliquait la montée en puissance du droit américain dans le monde et pourquoi la France devait se préparer dans un monde global à faire appel plutôt à des juristes aptes à la négociation qu’à énarques adeptes du « top/down ».Dans « l’Europe en danger » paru en 1992, vous souligniez déjà la vulnérabilité intrinsèque de la construction européenne qui, hélas, se confirme de nos jours. Avec « Résistances », vous exposez d’une manière circonstanciée, pourquoi la France, bien qu’ayant échappé aux errements des élections américaines et du référendum sur le Brexit, est elle aussi exposée au danger du populisme.



Le Cercle des Européens : Les trois pays – Etats-Unis, Royaume-Uni et France – étudiés n’ont pas, c’est le moins que l’on puisse dire, les mêmes structures constitutionnelles. Pourquoi avoir choisi ces trois exemples, et pas ceux de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Autriche ou encore de la Pologne ?
Laurent Cohen-Tanugi : Parce ce sont les trois pays qui ont inventé la démocratie à l'âge moderne : l'Angleterre a inventé la démocratie parlementaire, les États-Unis, le constitutionnalisme et l'Etat de droit, la France a fait la Révolution, aboli les privilèges et ‎mis en avant l'égalité. De plus, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont été au siècle dernier les remparts de la démocratie face aux totalitarismes. Si eux font défaut, qui reste-t-il? Et contrairement aux apparences, la victoire du Brexit et l’élection de Donald Trump sont le résultat de processus démocratiques profondément dévoyés.

Le Cercle des Européens : Vous insistez à bon droit sur le formidable instrument de tromperie de la population que peuvent représentez les medias et les réseaux sociaux. Pouvez-vous préciser le rôle joué par ceux-ci dans les élections américaines, les résultats du référendum sur le Brexit ou encore, en France, le score d’un Mélenchon ?
Laurent Cohen-Tanugi : Pas tous les médias. La manipulation de l'opinion à travers les réseaux sociaux a été la plus nette aux États-Unis, où les ingérences russes ont pu contribuer à donner à Donald Trump sa très courte victoire de 75000 voix dans trois États du rust belt. La désinformation orchestrée par les Brexiters a également joué un grand rôle dans le résultat malheureux du référendum britannique. ‎La France a été moins touchée par ce phénomène et a bénéficié des leçons d’outre-Atlantique.

Le Cercle des Européens : Pensez-vous que la victoire d’Emmanuel Macron aux élections présidentielles, en dehors du débat télévisé lors duquel, comme vous l’écrivez, il a pulvérisé Marine Le Pen, tient au fait qu’il a su maîtriser le phénomène des fake news pendant la campagne ? Si oui, comment, et quels conseils donneriez-vous à cet égard aux candidats à des élections, notamment nationales ?
Laurent Cohen-Tanugi : Non, je ne pense pas que ce soit là la raison profonde de sa victoire, qui me paraît plutôt avoir été la capacité d’Emmanuel Macron à incarner à la fois - en même temps ! - la rupture avec le " système" et une certaine continuité sur l’essentiel. Les candidats aux élections doivent naturellement apprendre à maîtriser les stratégies de manipulation et de désinformation sur les réseaux sociaux, mais c'est l'affaire de tous : journalistes, citoyens, sans oublier les autorités de régulation et les tribunaux. A cet égard, le scandale Facebook/Cambridge Analytica a marqué un tournant, y compris aux Etats-Unis, royaume de la liberté d’expression sans limite.

Le Cercle des Européens : Quel est le niveau du risque d’ingérence de puissances étrangères comme la Russie dans les processus électoraux des démocraties occidentales ? Et quels sont les moyens d’y parer ?
Laurent Cohen-Tanugi : Le risque est très élevé, comme en témoignent les récentes révélations de Facebook sur les faux comptes russes et iraniens à l'approche des‎ midterms américaines. La guerre numérique est devenue un instrument de la géopolitique du 21e siècle. Les démocraties doivent conserver leur supériorité technologique et riposter par la diplomatie, la cybersecurité, et la contre-attaque. La Chine est plus prudente que la Russie, mais elle est en train de devenir une formidable puissance numérique.

Le Cercle des Européens : Les populistes usent de démagogie, ce qui rend la lutte complexe. Comment les combattre efficacement ?
Laurent Cohen-Tanugi : La meilleure réponse face à la démagogie des populistes est la mise en avant des ravages du populisme dans les pays où il l'a emporté : le Royaume-Uni englué dans le Brexit, l'Amérique défigurée et affaiblie par Trump, demain sans doute l'Italie. De manière générale, l'éducation civique, le traitement des problèmes de fond dont se nourrit le populisme et l’intégrité morale et intellectuelle de la classe politique sont les meilleures défenses des démocraties.

Le Cercle des Européens : Parmi les passages les plus intéressants de votre ouvrage, il y a votre réflexion sur les causes profondes du populisme et du radicalisme violent qu’il génère. Notamment, vous vous inscrivez en faux contre l’idée reçue suivant laquelle le populisme est le produit d’une fracture entre les perdants et les gagnants de la mondialisation ? Pouvez-vous préciser votre pensée sur ce point ?
Laurent Cohen-Tanugi : J'ai voulu montrer que la thèse dominante de la victoire des "perdants de la mondialisation" et de la faillite des élites comme explication de la montée du populisme était réductrice‎ et faisait partie de la propagande populiste elle-même. Il faut au moins ajouter à cette explication la dimension géopolitique - la rivalité entre modèle démocratique et modèle autoritaire à l'échelle mondiale, qui accompagne la montée en puissance des pays émergents - et le phénomène évoqué précédemment de la désinformation de masse qui en est l'un des instruments.

Le Cercle des Européens : Le fait que le titre de votre livre comporte un « s » à Résistances n’est pas anodin. Étant donné que la démocratie et les démocrates sont effectivement maintenant sur la défensive, voulez-vous dire qu’il leur faut pour se défendre emprunter des voies diverses qui ne passent pas nécessairement par les partis et les syndicats ? En conclusion, que faire ?
Laurent Cohen-Tanugi : Les forces à l'oeuvre dans la montée des populismes étant multiples, il faut résister - et contre-attaquer ! - à différents niveaux : celui des problèmes de fond (inégalités, corruption, immigration incontrôlée.), celui de la géopolitique et de la cybersecurité, mais aussi celui de la défense des valeurs et des fondements mêmes de la démocratie : respect de la vérité et de l'autorité intellectuelle, civilité et respect de l'adversaire, etc., toutes choses tenues pour acquise dans un régime démocratique bafouées quotidiennement par Trump et ses émules européens. L’issue du match en train de se jouer entre l’occupant de la Maison Blanche et les institutions de la démocratie américaine – qui demeure heureusement la plus résistante du monde – sera décisive, non seulement pour les Etats-Unis, mais pour l’avenir de la démocratie libérale dans le monde.
 

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