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Jérôme Fehrenbach : La princesse palatine s’est imposée par la seule force de son intelligence comme une véritable femme d’Etat, une diplomate de grande envergure

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17 mai 2016

Inspecteur général des finances, Secrétaire Général du groupe KPMG, Jérôme Fehrenbach est aussi l’auteur d’une biographie intitulée « La princesse palatine : l'égérie de la Fronde ».



 

Pour ceux qui ne connaissent pas la princesse Palatine, qui était Anne de Gonzague de Clèves?  

 

Née voilà 400 ans à Nevers, Anne de Gonzague, devenue par son mariage princesse palatine en 1645, est un personnage de premier plan de ce qu’on pourrait appeler un premier dix-septième siècles, qui s’arrêterait avec le règne personnel de Louis XIV. Dans un espace temps qui va de la Fronde à la Guerre de Hollande, elle s’est imposée par la seule force de son intelligence comme une véritable femme d’Etat, une diplomate de grande envergure.

 

 

Cette princesse Palatine qui était destinée à une vie monacale s’est vite détournée de son chemin. Aujourd’hui on la décrirait anticonformiste ?

 

Les vocations religieuses forcées étaient alors monnaie courante dans la haute aristocratie. Dans l’oraison funèbre qu’il consacre à la Palatine, Bossuet est le premier à souligner les ravages de ces pratiques dévoyées. Chez Anne, la pilule n’est pas passée. Elle était d’un naturel rebelle, et son regard ne pouvait de s’arrêter à la clôture d’un couvent. Princesse étrangère, elle rêvait de retrouver son père à Mantoue, par-delà les monts. Un document d’archive de 1641 nous la décrit, à 25 ans, travestie en homme et partie dans une longue cavalcade pour retrouver son soupirant en révolte contre Richelieu… Je ne qualifierais néanmoins pas d’anticonformiste cette femme indépendante : sa forme de féminisme avant la lettre est caractéristique du mouvement précieux, et toute sa vie  son attachement au protocole et à l’étiquette plaide au contraire pour un attachement aux conventions sociales.

 

 

 

Vous rappelez qu’elle a joué un rôle majeur pendant la Fronde. Vous la décrivez comme un agent de liaison entre les Princes puis entre Anne d’Autriche et Mazarin. Son rôle a été déterminant ?

 

C’est entre 1650 et 1652 que son implication se situe à son point culminant. Anne a deux victoires à son actif. D’abord, à la charnière de 1650 et 1651, elle parvient ce tour de force de réunir dans une même alliance Condé et ses amis emprisonnés depuis un an, la Fronde parlementaire, le coadjuteur Gondi et plusieurs grands personnages qui se détestaient cordialement. Cette coalition, fruit d’une intelligence supérieure, conduit rien moins qu’à la chute de Mazarin en février 1651 et à la libération des princes. Mais dès qu’elle est parvenue à ses fins, Anne de Gonzague tourne casaque, car au fond elle redoute la guerre civile : elle devient entre mars et octobre 1651 le seul soutien de la reine Anne d’Autriche isolée de son ministre, et c’est elle qui, par toutes sortes de subterfuges, parvient à assurer la liaison avec Mazarin exilé, et à préparer le retour de ce dernier. Ce sont des moments particulièrement dramatiques de l’histoire de France.

 

 

 

Votre ouvrage est documenté par des archives et le fruit d’une enquête poussée. Il livre même une analyse diplomatique des relations entre pays au 17ième siècle. Entrer dans l’histoire de la princesse, c’est aussi entrer dans l’Histoire avec un grand H ?

 

En tous cas on redécouvre une part un peu oubliée de la diplomatie de l’Ancien Régime : la diplomatie parallèle, particulièrement active dans les cours européennes, qui fait appel à des ressorts très particuliers, ceux des liens familiaux, des pressions amicales, de l’affinité des intérêts dynastiques. Cette Europe des princes est évidemment une Europe où domine la langue française, vecteur de la plupart des échanges, et cimentée par une même culture. Il est étonnant de constater combien cette Europe dynastique qui précède l’Europe des nations, est un univers à la fois déchiré par des rivalités incessantes, mais formant un même espace culturel réel et vivant dans les esprits, malgré le traumatisme de la question religieuse.

 

 

 

Aujourd’hui, on parle de frondeurs. Vous qui avez travaillé sur cette époque troublée et passionnante de la Fronde, vous percevez des ressemblances ?

 

A première vue les ressemblances sont faibles : le cadre institutionnel, les mobiles et les revendications, les modes d’action et d’expression, le style et le panache, tout semble séparer les frondeurs d’alors de ceux à qui l’on donne ce qualificatif. A certains égards la Fronde est la résurgence de réflexes typiques d’une société tissée sur des liens clientélaires, qui nous paraît lointaine et archaïque. Et pourtant, on retrouve dans les passions politiques de la minorité du règne de Louis XIV des ingrédients toujours contemporains : la force – et parfois la férocité – de l’ambition individuelle, le primat du jeu des personnalités, un sens limité de l’intérêt général et enfin cette troublante impuissance du pouvoir, retenu aux deux époques par les fils invisibles des allégeances personnelles.

 

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