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"Sans intégration politique, il n’y aura pas de sauvetage de l’euro"

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28 Septembre 2012

Pour le compte de la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol) et son blog "Trop Libre", Noëlle Lenoir a été interrogée sur la crise que vit l'Union européenne. Elle rappelle que sans intégration politique, il n’y aura pas de sauvetage de l’euro.

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Aujourd’hui, le Vieux Continent est touché par de multiples crises : économique, sociale… mais au fond, la nature principale de la crise n’est-elle pas politique ? Quid du triptyque « achèvement, approfondissement, élargissement » ? L’idéal européen existe-t-il toujours ?

Il est évident que la crise s’est déclenchée du fait des profonds dysfonctionnements du système financier international. La dimension politique de cette crise dues aux dérives de ce système (subprimes, activités de trading incontrôlées…) réside dans les défaillances de la régulation par les autorités de contrôle, qu’il s’agisse de la Security Exchange Commission par exemple aux Etats-Unis ou des Autorités nationales de supervision (FZA au Royaume-Uni, Bafin en Allemagne, Commission bancaire intégrée dans l’ACP en France maintenant etc.).

La deuxième dimension politique de la crise, c’est le choc entre la finance, la mondialisation et les technologies de la communication qui l’accompagnent et en démultiplie les effets. Il est possible pour une banque, mais aussi pour n’importe quelle entreprise d’investissement, hedge fund… de spéculer sur n’importe quel produit, à n’importe quelles conditions et dans des proportions inimaginables il y a encore peu de temps. Il en est résulté une déconnection entre le monde financier et l’économie réelle qui se traduit aujourd’hui par une crise de l’accès au crédit pour les entreprises, et il faut le dire aussi pour les Etats.

« Le modèle d’économie sociale de marché européen est parvenu à un tel niveau de protection (sociale, environnementale…) que notre compétitivité marque le pas. »

Face à cela et bien d’autres bouleversements liés la mondialisation et à la répartition des ressources naturelles dans les différentes régions de la planète, des économies ont été plus réactives que d’autres. Si l’Europe semble à cet égard connaître des difficultés plus grandes de redressement, c’est que le modèle d’économie sociale de marché européen est parvenu à un tel niveau de protection (sociale, environnementale…) que notre compétitivité marque le pas. L’exemple de l’Allemagne, premier exportateur mondial, venant toutefois apporter la preuve éclatante de notre capacité à relever le défi de la compétitivité avec les moyens et les contraintes qui sont les nôtres.

Le modèle européen, construit au fil des dernières décennies, est donc en état de fragilité, pour plusieurs raisons :

D’une part, l’euro, formidable instrument de conquête par les acteurs économiques d’un marché ayant une monnaie unique en partage et aussi outil permettant de concurrencer le dollar sur les marchés internationaux, est néanmoins une œuvre inachevée. Sans politique économique commune, la politique monétaire a servi de cache misère aux économies les moins compétitives, bâties sur un endettement plus ou moins dissimulé, une bulle immobilière ou encore sur des pratiques bancaires déviantes d’injections de liquidités si je puis dire « artificielles ». Avec un taux de change €/$ de 1,20 ou 1,30 voire davantage, il faut avoir une productivité diablement élevée pour affronter la concurrence internationale. Ce qui n’est pas possible pour un certain nombre d’Etats de l’eurozone et extrêmement difficile pour d’autres comme la France. Cette recherche de compétitivité demande des efforts considérables.

D’autre part, l’euro n’étant pas une monnaie internationale aussi utilisée que le dollar, les Européens ne peuvent pas utiliser la « planche à billets » et creuser sans limites leurs déficits. Or la crise de la dette publique est la résultante de la crise de la dette privée générée à l’origine par les errements des banquiers de Wall Street. Je ne peux pas m’empêcher de penser que derrière cette crise, il y a une lutte acharnée contre la progression de l’euro comme monnaie internationale, et également la volonté des banques américaines de reprendre la main sur un certain nombre de marchés. Je ne suis pas adepte de la théorie du complot. Mais, tout de même, je constate que nos grandes banques françaises étaient très bien placées sur les marchés de l’aéronautique, par exemple. Sous l’effet de la crise, elles ont dû céder la place à leurs concurrentes américaines.

« La crise enfin a révélé l’insuffisance congénitale de l’Europe, à savoir que les Européens n’ont pas encore été capables de mener à bien leur projet d’Union politique. »

La première tentative – avec la Communauté Européenne Défense – a été finalement enterrée par l’Assemblée Nationale française en 1954. Le traité de Rome de 1957 a donc fondé une Union économique, les pères fondateurs pensant que les solidarités de fait qui en résulteraient entre économies des Etats européens conduiraient lentement mais sûrement à l’Union politique. Cela n’a pas été le cas. Les gouvernants s’y sont repris à plusieurs fois, mais sans succès. L’échec le plus marquant et le plus regrettable pour l’Europe, comme pour le positionnement de notre pays en Europe, fut le rejet par référendum du traité constitutionnel en 2005. Cela a été pour moi une grande déception et une grande tristesse.

 

Selon vous, la crise de la Zone Euro et l’intégration politique sont-elles opposées ? Ne faudrait-il pas d’abord laisser les États créer une réflexion sur leurs attentes autour du projet européen ?

Sans intégration politique, il n’y aura pas de sauvetage de l’euro. C’est bien ce que les gouvernants – en dehors du Royaume-Uni qui n’a jamais voulu l’Europe, mais seulement un grand marché libéralisé – commencent à admettre. Cette intégration européenne, elle va finalement se faire d’abord dans le cadre de l’eurozone. C’est le sens des mécanismes financiers d’aides aux Etats récemment mis en place jusqu’au Mécanisme Européen de Stabilité (MES).

« Sans intégration politique, il n’y aura pas de sauvetage de l’euro. »

C’est aussi le sens du traité dit « budgétaire « signé par 25 Etats membres et qui sera en vigueur dès la 12ème ratification intervenue. Ce traité est tout autant politique que budgétaire. La plupart des règles qu’il comporte sont déjà applicables. Notamment le Pacte de Stabilité et de Croissance renforcé et la coordination des politiques budgétaires résultent clairement de textes « Six Pack » votés par le Parlement. Seule la fameuse « règle d’or » exigeant des Etats qu’ils intègrent dans leur droit national un principe d’équilibre budgétaire assorti de sanctions est véritablement nouvelle. Pour autant, c’est l’engagement des Etats à coordonner leurs politiques pour empêcher que les Etats vertueux – qui ont demandé des efforts à leur population pour promouvoir leur compétitivité – ne soient finalement obligés de venir à la rescousse des Etats imprévoyants qui compte dans ce traité, l’instrument juridique le plus solennel.

Vous avez raison de souligner toutefois que solutions techniques, fussent-elles les meilleures, ne valent pas grand-chose si elles ne sont pas comprises et admises par les populations. Nous sommes en démocratie.

 

Pourquoi les hommes et les femmes politiques nationaux semblent réticents à faire émerger un sentiment d’appartenance européen, une conscience collective européenne ?

À chaque fois que des tensions sont apparues, l’Europe a été le bouc émissaire. Ce schéma s’est toujours répété dans le temps. L’Europe est impopulaire quand l’économie connaît des difficultés et les responsables sont désignés spontanément : les fraises espagnoles, la machine à outil allemande, le plombier polonais… l’appel au patriotisme économique est en fait un constat d’échec. Car son revers, c’est l’absence de solidarité entre Etats et peuples européens. Dans l’immensité du monde, les Européens ne compteront, c’est-à-dire ne seront en mesure de défendre leurs valeurs de plus en plus menacés, que s’ils sont unis. C’est la responsabilité des politiques que de faire la pédagogie de ce message.

« L’appel au patriotisme économique est en fait un constat d’échec. »

Or bien des courants politiques aujourd’hui flirtent dangereusement avec le populisme. N’ayons pas la mémoire courte, on sait ce que cela a donné. Ce qui se passe dans beaucoup de pays, y compris le nôtre, inquiète de ce point de vue. Sans parler de la Hongrie ou de la Roumanie dont les démocraties ne vont vraiment pas bien.

Le projet européen est un projet de libertés et de puissance. L’Europe ne doit pas être conçue comme une dépossession, un abandon de souveraineté, c’est une mise en commun des souverainetés nationales pour les renforcer.

Je sais bien que les institutions européennes et la façon dont elles fonctionnent ne sont pas toujours très enthousiasmantes. Même la Commission, pivot de la construction européenne et garante de l’intérêt général européen, est parfois autiste. Il serait trop long de donner ici des exemples.

« Sans fédéralisme, il ne peut y avoir de véritable démocratie européenne. »

Pour autant, et justement d’ailleurs, il est temps de passer au régime supérieur et de faire le pas fédéral qui est dans la vocation même de l’Europe. Il y a autant de régimes fédéraux que d’Etats qui l’ont adopté. Le fédéralisme européen est et restera original. Les Etats avec leurs traditions, leur histoire, devront rester forts de leurs identités, comme c’est le cas en Allemagne, au Canada ou aux Etats-Unis. Mais sans fédéralisme, il ne peut y avoir de véritable démocratie européenne. Or celle-ci est indispensable à la survie de l’Europe. On ne peut pas continuer à faire l’Europe sans les peuples ou en dressant les peuples contre l’Europe, puis en s’étonnant ensuite qu’ils votent contre…Si vous voyez ce que je veux dire !

Il y a de multiples propositions : un Président de la Commission élu au suffrage universel, des listes de députés européens constituées au niveau européen, une chambre représentant les parlements nationaux, une procédure de dissolution du Parlement européen qui lui peut déjà renverser la Commission etc.

D’autres réformes moins accessibles bien sûr, comme l’Union bancaire, sont de nature à contribuer à une intégration économique et donc politique plus forte. J’appelle aussi de mes vœux une coordination des administrations fiscales et des contrôleurs fiscaux européens pour lutter contre la fraude fiscale transfrontalière (TVA notamment)

Cela étant, il reste encore difficile de faire comprendre aux citoyens que l’Europe – sans être apolitique – ne peut répondre dans son fonctionnement institutionnel au clivage droite/gauche traditionnel. C’est un lieu de compromis entre sensibilités politiques représentées aux Conseil européen et au Parlement européen. Est-ce vraiment gênant ? Je ne le crois pas, si les valeurs restent communes.

 

La France a une vision des entreprises qui passe par les « Champions industriels nationaux ». Au regard du succès du seul consortium européen – EADS – croyez-vous que d’autres champions industriels européens puissent émerger dans les années à venir ? Dans quels domaines ?

Nous avons bien des champions nationaux, de magnifiques entreprises qui se sont parfaitement adaptées à la mondialisation, mais dont, vous le savez, bien souvent la majorité du capital est étranger et dont la majorité du chiffre d’affaires est réalisé en dehors du territoire français. Ce ne sont plus des champions nationaux mais bien mondiaux.

« Les chemins de fer, la construction navale et l’énergie pourraient très bien être ‘européanisés’. »

Ceci ne doit pas dispenser de songer à la création de champions européens, à l’image d’EADS pour mettre en valeur des savoir-faire nationaux. Je pense que les chemins de fer, la construction navale et l’énergie pourraient très bien être « européanisés ». Je voudrais aussi insister sur l’impérieuse nécessité d’une politique énergétique commune, alors qu’aujourd’hui l’énergie si vitale pour l’économie est trop souvent un facteur de division. Enfin, il faut aider la constitution de PME « européennes » aussi à l’aise sur le marché intérieur que sur leur marché national. Il en existe, mais pas assez, d’où l’intérêt des réflexions sur la manière de leur faciliter l’accès au capital investissement.

 

Le couple « franco-allemand » est-il toujours le moteur de la construction européenne ? Ne sont-ils pas devenus les représentants de deux Europe qui s’opposent ?

Oui, je le pense : chacun des deux pays a un modèle différent mais précisément, les compromis auxquels ils parviennent sont et resteront facteur d’impulsion. Deux problèmes se posent néanmoins au sein du couple et qui interroge notre pays : d’une part, le décrochage économique de la France par rapport à l’Allemagne n’est pas favorable à l’équilibre de ce duo. D’autre part, la France a tendance à présent à se replier sur des positions souverainistes qui ne nous permettent pas d’avoir autant d’influence que nous devrions en avoir. Cela étant, il faut aussi regarder les détails. La France est par exemple très engagée en faveur de l’Union bancaire, alors que l’Allemagne voudrait plutôt continuer avec une supervision nationale des banques. Les choses ne sont donc pas si simples.

« L’Union européenne – puissance économique de première grandeur – peut avoir l’espoir de devenir un géant, parmi les géants. »

L’élargissement de l’Europe est parfois critiqué. C’est pour moi un bienfait. L’Europe est un tout, et il n’y avait aucune raison de faire attendre nos partenaires de l’Est dans l’antichambre de l’Union plus longtemps. Avec un demi milliards d’habitants, l’Union européenne – puissance économique de première grandeur, et plus important espace social du monde – peut avoir l’espoir de devenir un géant, parmi les géants. Mais il ne faut pas trop tarder.

 

  • Propos recueillis par Matthieu Turpain et Pierre Braun.
  • Voir l'article original sur le blog de la Fondapol: Trop Libre
www.troisfourmis.com