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La Russie et les Pussy Riots

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29 août 2012

La présidente du Cercle des Européens revient sur l'affaire des Pussy Riots en Russie à l'occasion de sa chronique "Le Monde selon Noëlle Lenoir" sur France Culture ce mercredi 29 août 2012. Les Pussy Riots sont-elles en passe de tracer le chemin de la conscience politique des citoyens russes ?

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Retrouvez la chronique de Noëlle Lenoir avec le player de France Culture:

 

Mon salut aux Pussy Riots, ces jeunes femmes qui ont commis l’ "horrible crime" d’être entrées dans la cathédrale Saint-Sauveur de Moscou en clamant : "Sainte-Marie, délivre nous de Poutine !"

Elles ont été condamnées- le monde entier est maintenant au courant – par un tribunal de Moscou rien moins qu’à deux ans de camp comme au bon vieux temps des tsars et de la dictature bolchévique. Avouons que deux ans d’internement dans les pires conditions pour une minute de dérision, c’est une note bien salée servie sur un plateau à l’Eglise orthodoxe devenue toute puissante par la grâce de Poutine.

C’est aussi un nouvel épisode de la lutte acharnée, parfois sourde, parfois ouvertement violente que livre le dirigeant russe contre toute forme d’opposition à son pouvoir absolu.

Comme ancien juge, je me demande ce qui a bien pu se passer dans la tête de la juge Maria Syrova au moment où elle a lu son verdict de 3 heures expliquant pourquoi ce joyeux et bref happening avait gravement troublé l’ordre public et pourquoi son caractère blasphématoire justifiait une peine aussi inhumaine. Comment un juge digne de la justice peut-il se prêter à un tel scénario ? C’est une question douloureuse que toute personne normale ne peut que se poser !

En fait, avec l’affaire des Pussy Riots, on découvre ce qu’est devenue après 12 ans de poutinisme la Russie, en qui je mettais pourtant personnellement tant d’espoir en tant qu’Européenne de cœur et de raison.

  • Un pays qui aurait pu briller et servir de modèle dans le monde tant ses potentialités sont immenses, mais dont la société civile a été longtemps anesthésiée et manipulée, et à laquelle on ne cesse encore de présenter tout mouvement de contestation et de liberté comme télécommandé de l’étranger ;
     
  • Un pays qui fait son entrée à l’OMC, mais dont l’économie, riche de fantastiques ressources en pétrole et en gaz, repose presqu’entièrement sur cette manne et qui peine à se moderniser et à se libérer de la corruption, pointée du doigt par un récent rapport de l’OCDE ;
     
  • Un pouvoir dont le positionnement est progressivement de plus en plus anti-européen et dont le tropisme vers l’Asie se manifeste par un appui ostensible à des régimes aussi peu recommandables que l’Iran et la Syrie, le Conseil de sécurité de l’ONU en sait quelque chose ;
     
  • Une liberté de la presse qui se réduit comme peau de chagrin, des assassinats de journalistes, d’avocats et d’humanistes jamais élucidés et donc impunis, et des présupposés opposants embastillés en Sibérie, comme les courageux persécutés que sont Lebedev et Khodorkovski ;
     
  • Enfin pour clore ce bilan, il faut évoquer les lois votées en juillet dernier par la Doumapour interdire les manifestations, réprimer les libelles, bloquer les sites internet « dangereux » ou encore classer les ONG bénéficiant de financements extérieurs parmi les "agents de l’étranger"… Ces lois ont d’ailleurs déjà trouvé application à travers la répression qui s’est abattue sur les manifestants anti-Poutine qui, défilant pacifiquement, se sont vus molestés et arrêtés par une police qui, apparemment, se sent hors de toute atteinte.

En dépit de ce climat de répression et du harcèlement subi par ceux qui osent défier le pouvoir, le paysage est en train de changer en Russie. Certes le champion d’échec Gary Kasparov risque gros pour avoir soi-disant mordu la main d’un policier. Mais personne ne croit plus à cette farce. Plus grand monde en Russie ne croirait non plus à ce qu’avait déclaré voici quelques mois un responsable de la police de Moscou qui, pour dissuader les volontaires de se joindre à des manifestations, avait cru bon de les avertir qu’un virus dangereux circulait au sein des manifestants !

La société civile russe se réveille. Et ce jugement contre les Pussy Riots pourrait être la première grosse erreur commise par Vladimir Poutine face au grand peuple russe.

C’est une chose de susciter la condamnation des leaders politiques, des milieux économiques ou des associations comme ce fut le cas après l’assassinat en prison de l’avocat Andreï Magnitsky, la mort de l’ancien agent Litvinenko empoisonné à Londres ou encore celle d’Anna Politkovskaïa tuée à bout portant en sortant de l’ascenseur de son immeuble.

Les Pussy Riots, elles, ont également le soutien des féministes du monde entier. Et avant tout des artistes comme Madonna, Yoko Ono ou Sting dont l’impact est presque planétaire, se mobilisent pour elles.

D’une certaine manière, Madonna rend ainsi à Anna Politkovskaïa un hommage auquel je voudrais m’associer, étant observé que moi aussi j’ai fait l’objet d’un harcèlement inadmissible après avoir écrit un blog sur la Russie aux lendemains de l’élection de Poutine.

"Confronté à la réalité russe", écrit Anna Politkovskaïa dans l’introduction de son ouvrage paru chez Folio en 2005 sur la Russie selon Poutine : "On ne conserve pas longtemps ses illusions. Vladimir Poutine, pur produit des services secrets, n’a pas réussi à dépasser ses origines et n’a jamais cessé de se conduire comme un lieutenant-colonel du tristement célèbre KGB. Aujourd’hui comme hier, sa principale préoccupation reste de régler ses comptes avec ses concitoyens épris de libertés, libertés qu’il s’obstine à piétiner comme il le faisait dans sa précédent carrière". 

Les Pussy Riots qui sont en passe de tracer le chemin de la conscience politique des citoyens russes.

Après Amnesty International, le Cercle de réflexion de la Licra en France a lancé une pétition en leur faveur. Et prions pour que l’Eglise orthodoxe russe, dans sa grande bonté, obtienne pour elles la mansuétude.

 

En savoir plus

www.troisfourmis.com