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L’Eurobaromètre fête ses 35 ans, mieux comprendre l’opinion publique européenne

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16 Décembre 2008

Dans le cadre des 35 ans de l’Eurobaromètre, la Commission européenne et Sciences Po ont organisé une conférence publique les 21 et 22 novembre à Paris, sur le thème : "Mieux comprendre l’opinion publique européenne". Après les non successifs au Traité constitutionnel puis au Traité de Lisbonne et la veille des prochaines élections européennes de juin 2009, l’amélioration du débat public sur l’Europe et une plus grande implication des citoyens constituent des enjeux majeurs. Cette question à été abordée lors d’une table ronde qui réunissait notamment Dick Roche, le ministre irlandais des Affaires européennes, et Noëlle Lenoir.



Si les enquêtes de l’Eurobaromètre "donnent des oreilles" aux institutions de l’Union européenne, selon l’expression de Margot Wallström, Vice-présidente de la Commission européenne, en charge des relations institutionnelles et des stratégies de communication, le but de cette conférence était de discuter des moyens pour mieux utiliser ces outils qui aident à comprendre les tendances de l’opinion publique. L’objectif était également d’étudier les voix pour une plus grande implication des citoyens, enjeux crucial à la veille des prochaines élections européennes de juin 2009.

Eurobaromètre : Genèse d’un outil de saisie de l’opinion publique européenne

Après un premier sondage réalisé simultanément au sein des 6 Etats membres de la Communauté européenne en 1962, la Commission, appuyée par le Parlement européen, lance au début des années 1970, une série d’enquêtes européenne qui vont donner naissance en 1973 à l’Eurobaromètre, conçu comme un outil d’étude permanent de l’opinion publique européenne.

Son fondateur Jacques-René Rabier était directeur de cabinet de Jean Monnet au Commissariat Général du Plan entre 1946 et 1952 avant de rejoindre celui-ci à la Haute Autorité de la CECA en 1952. Ensuite nommé Directeur général en charge des questions d’information à la Commission, Jacques-René Rabier rencontre Jean Stoetzel, introducteur des sondages d’opinion en France après la guerre et fondateur de l’IFOP. Celui-ci va l’introduite à ses théories de l’opinion et renforcer sa conviction de la nécessité d’interroger l’opinion publique en Europe. Jacques-René Rabier met alors en place dans les années 60 un groupe de recherche composé de membres des institutions européennes et de scientifiques pour réfléchir à la construction d’un outil permettant de saisir l’opinion publique dans les différents Etats membres. L’objectif de l’Eurobaromètre, qui verra le jour 13 ans plus tard, est à la fois mieux connaître l’opinion, d’évaluer la perception des activités de la Communauté européenne et selon les mots de son fondateur : "de révéler les Européens les uns aux autres".

35 ans après la première enquête, l’Eurobaromètre a permis de collecter une série de données uniques pour mesurer l’évolution dans le temps des attitudes à l’égard de l’intégration européenne. Outre les deux grandes vagues de sondages qui ont lieu au printemps et à l’automne et qui permettent d’analyser les grands tendances de l’opinion (Eurobaromètre standard ), l’Eurobaromètre s’est enrichi de deux nouveaux outils : l’Eurobaromètre Flash, qui par sa plus grande souplesse permet d’obtenir des résultats plus rapides et de répondre à des demandes spécifiques de la Commission (exemple : Eurobaromètre Flash de novembre 2008 sur "L’introduction de l’euro en Slovaquie" ) ; et l’Eurobaromètre spécial qui permet quant à lui de conduire des enquêtes approfondies sur des domaines d’action stratégiques de l’UE (exemple : Eurobaromètre spécial de septembre 2008 sur "Les attitudes des Européens vis-à-vis du changement climatique").

Les leçons des référendums européens

Depuis 1972, plus de quarante référendums relatifs à l’intégration européenne ont eu lieu dans 22 pays européens, dont la plupart portaient sur l’adhésion de nouveaux pays à l’UE ou sur la ratification des traités européens.

Alors que la réforme institutionnelle est au cœur de l’agenda européen depuis le lancement de la Convention sur l’avenir de l’Europe en 2002, les référendums organisés ces dernières années autour de cette question ont été marqués par les victoires successives du "non" ; en France et aux Pays-Bas en 2005 sur le Traité constitutionnel européen puis en juin 2008 en Irlande sur le Traité de Lisbonne. Les conséquences des ces échecs sur le processus d’intégration européenne posent une série de questions aux dirigeants politiques nationaux et aux responsables européens : quelles erreurs ont été commises durant les campagnes référendaires, quelles sont les raisons du "non", ces référendums ont-ils permis d’augmenter le niveau du débat public et la compréhension des questions européennes et enfin quels sont les avantages et les inconvénients de l’usage du référendum ?

Cette session de travail présidée par Nicole Fontaine, député européenne, ancienne Présidente du Parlement européen réunissait :
Noëlle Lenoir, ancienne ministre déléguée aux Affaires européennes, Présidente du Cercle des Européens, Présidente de l’Institut de l’Europe d’HEC et Professeur affilié à HEC
Dick Roche, Ministre irlandais des Affaires européennes
Jacques Santer, ancien Président de la Commission Européenne, ancien Premier ministre luxembourgeois, Représentant du Luxembourg au sein de la Convention Européenne
Gijs de Vries, Ancien coordinateur antiterroriste de l’Union européenne, ancien ministre de l’Intérieur des Pays-Bas, ancien député européen, Représentant des Pays Bas au sein de la Convention Européenne
Piotr M. Kaczynski, chercheur polonais au Centre pour les études des politiques européennes

Les enquêtes conduites en France, aux Pays-Bas et en Irlande, suite aux référendums négatifs ont fait apparaître que la raison principale du vote "non" était le manque d’information et de connaissance sur l’Europe. Ce constat a bien entendu interpelé les intervenants qui se sont accordés pour reconnaître les carences des campagnes menées par les partisans du oui. "Nous n’avons pas su expliquer les bienfaits de la construction européenne" a affirmé Nicole Fontaine. Noëlle Lenoir est allé plus loin en soulignant que compte tenu du peu d’efforts du gouvernement français en 2005 et de la piètre campagne, "le résultat obtenu par le "oui" était plutôt bon". S’agissant du Traité constitutionnel, les intervenants ont insisté sur le fait que ses partisans n’avaient pas su présenter le texte comme "le meilleur compromis possible à 25". Dick Roche a ajouté que le Traité de Lisbonne était quant à lui certainement "le traité de plus complexe" que l’Europe ait produit. Il a estimé pour cette raison que si d’autres référendums avait été organisés sur ce Traité, "ils se seraient certainement soldés par le même résultat qu’en Irlande".

L’habileté des partisans du "non" a ensuite été soulignée. Ceux-ci ont réussi à mobiliser les citoyens y compris en dehors de leurs camp, parmi les pro-européens, en présentant le "non" comme garant d’une meilleure Europe et sans risque pour la poursuite de l’intégration. Le point fort des campagnes du "non" a été de "jouer sur les craintes", comme l’a expliqué Gijs de Vries. Noëlle Lenoir l’a rejoint dans ce sens en précisant que des arguments totalement irrationnels et infondés avait joué en faveur du non, qu’il se soit agit de l’arrivée massive de travailleurs issus des nouveaux pays membres en France, à l’image du plombier polonais, ou bien de la légalisation de l’avortement en Irlande. Selon Gijs de Vries, la victoire du "non", notamment aux Pays-Bas en 2005, signifie d’une part que les partis politiques traditionnels "n’ont pas suffisamment pris en charge les attentes et les préoccupations des citoyens", d’autre part que les véritables enjeux européens n’ont pas été abordés. Il a ajouté qu’une vision claire et cohérente du projet européen avait considérablement fait défaut lors des débats. "Pour quelles raisons, en 2005, aux Pays-Bas, a-t-on encore besoin de l’Europe ?", telle est la question à laquelle il n’a pas été apporté de réponse, a poursuivit Gijs de Vries.

Quels enseignements tirer de ces référendums ? L’ensemble des intervenants a reconnu que les campagnes référendaires de court terme ne parviendront pas à combler le manque d’information sur l’Europe et qu’il était impératif de faire un effort pédagogique sur le long terme. Selon Noëlle Lenoir, ces campagnes ont même abaisser le niveau du débat public et la compréhension sur l’Europe en "discréditant l’œuvre constructive des fondateurs de l’Europe et de leurs continuateurs". Pour améliorer la qualité du débat, Dick Roche a en premier lieu appelé "l’Europe à parler un langage que les citoyens comprennent et non un langage obscure". Il faudrait, selon lui, que "chaque partie de la législation européenne fasse l’objet d’une traduction claire, afin que les citoyens mesurent la façon dont l’intégration impacte leur vie". Les intervenants ont tous souligné la nécessité d’européaniser le débat, qui reste trop largement dominé par des enjeux nationaux. Les initiatives de la Commission européenne et plus particulièrement de la Vice-Présidente, Margot Wallström, pour renforcer et améliorer la communication sur l’Europe ont été saluées. Pour Noëlle Lenoir, l’éducation doit jouer un rôle central dans ce processus car la communication à elle seule ne parviendra pas à créer un affectio societatis qui fait tant défaut à l’Europe. Un sondage réalisé par le Parlement européen fournit dans ce sens quelques éléments d’espoir puisque l’histoire apparaît pour 24% des personnes interrogées comme un ferment de l’identité européenne. Gijs de Vries a insisté sur le besoin de travailler sur la construction d’une identité européenne commune, "qui n’a pas vocation à remplacer l’identité national mais à la compléter".

Les "non" aux référendums ont selon lui également souligné un problème de légitimité de l’UE qui doit inciter à renforcer les procédures démocratiques. Faire de l’élection du Président de la Commission un enjeu des élections européennes contribuerait efficacement à cela et permettrait, selon lui de politiser le débat. Il y a en ce sens des éléments encourageants dans la préparation actuelles des élections européennes de juin 2009, puisqu’à l’image du PPE, les partis politiques européens cherchent à désigner leur candidat à la présidence de la Commission. S’agissant de la question démocratique, un certain consensus a émerger parmi les intervenants pour reconnaître que le référendum, ne constituait pas nécessairement l’outil le plus adapté pour ratifier des traités européens extrêmement complexes et dont l’enjeu dépasse la simple logique binaire du oui ou non. Noëlle Lenoir a ainsi affirmé que "le référendum ne constituait pas la cerise sur la gâteau de la démocratie européenne".

La question des leçons à tirer du référendum, se pose en premier lieu au gouvernement irlandais qui devra présenter au Conseil européen de décembre un ensemble de propositions prenant en compte les principales préoccupations exprimées par les citoyens irlandais lors du vote du 12 juin 2008. Convaincu qu’un second référendum est nécessaire et inévitable, Dick Roche a indiqué en réponse à une question de la salle sur la nature obligatoire ou non du référendum pour ratifier le traité, qu’on ne pouvait, compte tenu des implications constitutionnelles du traité de Lisbonne, passer outre la consultation des citoyens irlandais. D’un point de vue politique, il a ajouté qu’il était inconcevable après avoir organisé un premier référendum, d’avoir ensuite recours à une autre voie pour ratifier le Traité. Comparé aux négociations qui avaient suivi le rejet irlandais du Traité de Nice en 2001, Dick Roche a affirmé que "les négociations seront aujourd’hui beaucoup plus complexes". S’agissant de l’avenir de l’intégration européenne, le Ministre a affirmé qu’"il ne s’agit pas uniquement d’un problème irlandais, mais d’un problème européen", car il se joue là la relation de l’Union européenne avec le peuple.

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