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Hommage à Simone Veil par Noëlle Lenoir

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02 juillet 2017

Je connaissais Simone Veil avant son entrée en 1998 au Conseil constitutionnel où j’ai eu la chance de siéger avec elle pendant trois ans. La bioéthique, à propos de laquelle Michel Rocard, Premier ministre, m’avait missionnée en vue de préparer une législation à l’époque inexistante dans notre pays, m’avait conduite naturellement à solliciter un entretien avec la ministre des Affaires sociales et de la Santé : Simone Veil m’a reçue début 1993 avec chaleur et professionnalisme, tout en manifestant un formidable intérêt pour les avancées de la génétique, mais attentive aussi aux risques inhérents à cette science qui a la capacité de changer l’humain. Point n’est besoin en effet de savoir fabriquer comme aujourd’hui des robots pour savoir que la génétique a depuis des décennies potentiellement le pouvoir de créer des robots humains. J’ai surtout été frappée par la très grande bienveillance de Simone Veil, notamment vis-à-vis des femmes dont elle a toujours été un soutien. Lorsque je l’ai invitée à l’UNESCO dès 1993 dans le cadre de la première session annuelle du Comité International de Bioéthique nouvellement institué par Féderico Mayor, et que je présidais, elle n’a pas hésité à venir. http://unesdoc.unesco.org/images/0012/001230/123024fo.pdf



Son prestige dans le monde, sa foi dans le progrès humain, comme son expérience des atrocités humaines ont été pour moi le meilleur gage de l’utilité des travaux de ce Comité comme lieu d’arbitrage culturel alors que la place de la femme n’est – et de loin ! - sensiblement pas la même aux quatre coins de la planète. Il est évident que son rôle pour promouvoir les droits des femmes et le discours qu’elle a prononcé à l’Assemblée nationale et au Sénat au nom du gouvernement pour défendre la loi sur l’interruption volontaire de la grossesse, ont fait de sa présence à l’heure du lancement du Comité International de Bioéthique un symbole particulièrement fort de ce point de vue.

Il n’est donc pas étonnant que Simone Veil se soit félicitée, dans son témoignage de 2008 pour les 50 ans du Conseil constitutionnel, de la saisine par Philippe Seguin, Président de l’Assemblée nationale, du Conseil sur la toute nouvelle législation relative à la bioéthique. Elle écrit ainsi dans les « Cahiers du Conseil constitutionnel » : « Il ne s'agissait pas là d'un recours de type classique, mais de conférer un poids et une légitimité supplémentaires à un texte qui, du point de vue éthique, pouvait poser problème. Pour ma part, j'y ai vu une heureuse initiative, dont je regrette qu'elle ne soit pas plus fréquente. C'est la saisine pour confirmation, et non pour censure. Faut-il aller plus loin ? Depuis des lustres, l'ouverture de la saisine du Conseil au simple citoyen, à l'image de ce qui se fait dans d'autres pays, a été fréquemment évoquée. Certains pensent qu'elle serait bénéfique ». Et ce fut effectivement la Question Prioritaire de Constitutionnalité instaurée précisément en 2008 et qui a fait de la Cour constitutionnelle française une juridiction véritablement démocratique.

Quels souvenirs de ces trois ans au Conseil constitutionnel entre 1998 et 2001 (ayant été nommée en 1992, j’ai quitté le Conseil à l’issue de mes neuf ans de mandat) ! Je dois dire qu’avec l’arrivée de Simone, le climat a changé. La netteté de ses propos et sa totale implication dans les dossiers, conjuguées à son expérience en matière sociale notamment, ont été d’un apport inestimable. Je retiens avant tout notre complicité et ma très grande affection doublée d’admiration pour cette femme d’exception, toujours percutante, jamais arrogante, dont le volontarisme à toute épreuve m’a inspiré. C’est vrai, il était difficile de la contredire lorsqu’elle voyait une aberration par exemple dans l’installation à Strasbourg du Parlement européen, alors que cette belle ville aurait pu être le siège d’une université européenne. Mais à part cette nuance - souvent évoquée entre nous (car je pense que le maintien du Parlement européen à Strasbourg est important), j’ai pour modèle sa foi dans l’Europe et la sévérité non dissimulée de son jugement vis-à-vis de ceux qui, pour s’attirer des voix, feignent de faire de la construction européenne la cause de tous nos maux et de toutes nos déficiences.

Nous avons aussi bien entendu longuement parlé ensemble de la période de la guerre alors que le gouvernement de Vichy, auteur du « statut » des juifs, pourchassait et livrait au régime nazi les étrangers et les français d’ascendance juive, non sans les avoir parfois internés auparavant dans les camps de concentration en France. J’ai été positivement étonnée de son entière croyance dans la France et de sa conviction que finalement l’administration française, au moins pour partie, ne s’était pas laissé entraîner dans la voie du pire de l’abomination.

Simone est allée rejoindre Antoine, son époux, avec lequel elle formait un couple magnifique, gai, vivant et si amical, et son fils Claude-Nicolas brutalement emporté en 2002.

Elle restera une femme extraordinaire tout autant par son charisme que par son naturel, et l’œuvre accomplie sans relâche dans tous les postes de responsabilités qu’elle a exercés avec une facilité déconcertante.

C’est vrai que nous, les femmes, ses amies et admiratrices, qui croyons que la cause des femmes est loin d’être gagnée, serions fières et heureuses qu’elle rejoigne au Panthéon), Marie Curie, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion, ainsi que Sophie Berthelot (épouse du chimiste disparue quelques heures avant son savant de mari et qui l’a accompagné au Panthéon).

Pas encore la parité certes, mais ce serait un pas important franchi par et pour une personnalité hors normes.

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