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Derrière la présidentielle française, l’Europe !

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20 avril 2007

Bien que les trois principaux candidats s’affirment pro-européens, l’Europe n’occupe qu’une place marginale dans les débats de la campagne présidentielle. Le non au référendum sur le traité constitutionnel a en effet tétanisé la classe politique française. Pourtant, c’est en gagnant la bataille de l’Europe qu’il ou elle gagnera celle de la France.



Chronique parue dans le journal La Tribune, le 20 avril 2007

Comme on pouvait le prévoir, l’Europe n’occupe qu’une place marginale dans les débats de la campagne présidentielle. La capacité de la France à revenir en Europe et notamment à régler la question du traité constitutionnel conditionne pourtant l’avenir de la construction européenne, et donc celui des Français : le développement des entreprises, la sécurité énergétique, la défense de l’environnement, le maintien de l’agriculture, la protection de l’homme et de la femme au travail, l’équilibre de la balance commerciale, la stabilité de la monnaie, la lutte contre la criminalité et le terrorisme …dans tous ces domaines, et bien d’autres encore, on ne peut plus raisonner « hexagonal. » Il faut penser et agir « global », ce qui pour nous veut dire « européen. » Or que constate-t-on ? A l’extrême gauche comme à l’extrême droite, on s’oppose plus qu’on ne propose. On se borne à vouloir contrer une Europe « ultra libérale » selon les uns ou trop « cosmopolite » pour les autres. Hâtons-nous de fermer les frontières de cet espace ouvert à tous vents et de bouter dehors ces horribles marchands et ces dangereux travailleurs venus d’ailleurs, et nous tiendrons la solution de tous nos problèmes ! Voilà remis au goût du jour les slogans nationalistes de la fin des années 30.

Quant aux trois principaux candidats, tout en s’affirmant pro-européens, ils paraissent eux-mêmes mettre en sourdine, dans la dernière ligne droite avant le scrutin, leurs professions de foi européennes. Le non au référendum sur le traité constitutionnel a en effet tétanisé la classe politique française. Si elle est prompte à brandir le drapeau tricolore pour répondre à une supposée crise d’identité française, c’est en réalité pour mieux cacher le drapeau européen sous la bannière duquel se sont pourtant construites rien moins que la paix, la démocratie, la prospérité et la préservation d’un modèle social européen unique au monde.

Celui ou celle qui sera élu le 22 avril prochain ne devra toutefois pas se tromper de combat. C’est en gagnant la bataille de l’Europe qu’il ou elle gagnera celle de la France. Seule une Europe forte consolidera notre industrie confrontée à la concurrence des pays émergents, dynamisera une recherche par définition transnationale, préservera une agriculture compétitive et exportatrice et parviendra à imposer au plan international des normes environnementales à la mesure de l’enjeu. Notre indépendance énergétique - condition de l’indépendance politique - et la défense de nos valeurs et de notre sécurité face aux impérialismes de l’Est et du Moyen-Orient exigent également des Européens qu’ils fassent front uni. Tout cela, les responsables politiques en France le savent.

Ils le savent d’autant plus que sous la 5ème République, l’opinion retient essentiellement des chefs d’Etat ce qu’ils ont accompli au niveau européen. Par exemple, en dehors de la décolonisation, c’est du lien tissé par De Gaulle avec Adenauer dont on se souvient et de leur poignée de mains, en janvier 1963, sur le perron de l’Elysée lors de la signature du traité du même nom. Non dénué d’arrière-pensées anti-atlantistes de la part du Général partisan d’une « Europe européenne », ce traité n’en a pas moins scellé une coopération franco-allemande extraordinairement imaginative et constructive pour l’Europe. Qui a oublié par ailleurs qu’il revient à Georges Pompidou d’avoir ouvert en 1972 au Royaume-Uni les portes de la Communauté et permis le premier élargissement (concernant, outre le Royaume-Uni, l’Irlande et le Danemark) ? Qui n’a à l’esprit l’engagement d’un Valéry Giscard d’Estaing promoteur du système monétaire européen et surtout de la réforme en 1976 de l’élection au suffrage universel du Parlement européen, véritable acte de naissance de cette assemblée ? Qui n’a en mémoire la célèbre photographie du couple Mitterrand-Kohl, se recueillant main dans la main pour commémorer la bataille de Verdun ? A travers cet indéfectible duo, François Mitterrand a symbolisé, avec le traité de Maastricht de 1992, la relance de l’Europe politique et la création de l’euro. Si Jacques Chirac n’a pu faire franchir à l’Europe politique la nouvelle étape constituée par le traité constitutionnel, il est juste de rappeler que ni l’Acte unique en 1986, ni le traité de Maastricht six ans plus tard n’auraient vu le jour s’il n’avait convaincu son parti d’approuver ces deux avancées les plus marquantes du projet européen.

Demain, comme hier et aujourd’hui, c’est bien sur leur bilan européen que les chefs d’Etat continueront d’être jugés devant l’histoire. A cet égard, la première tâche du sixième Président de la 5ème République sera de résoudre la crise, née du non français au référendum sur le traité constitutionnel, qui a nui aux autres pays de l’Union. Il est également urgent d’instaurer de manière plus permanente un dialogue entre le Président, membre du Conseil européen, et les Français à travers la représentation nationale. Il suffirait pour cela de modifier l’article 18 de la Constitution. Selon cet article, le Président de la République ne peut qu’adresser des messages au Parlement par l’intermédiaire des présidents de l’une et l’autre assemblées. François Mitterrand avait adressé un tel message lu le 25 juin 1986 en hommage à Robert Schuman dont c’était le centième anniversaire de la naissance.

Compte tenu du rôle joué désormais par le Président de la République, lui interdire l’accès aux hémicycles n’a pas de sens. Le programme de Nicolas Sarkozy prévoit opportunément la suppression de cette interdiction, ce qui est d’autant plus nécessaire s’agissant de l’Europe. Principal artisan de la politique européenne de la France, le chef de l’Etat devrait venir chaque année devant les Chambres prononcer un discours sur l’Etat de l’Union, qui donnerait lieu à débat suivi d’un vote. On peut espérer au passage que les politiques en France cesseront alors, sauf à renier leur vote, de prendre systématiquement l’Europe comme bouc émissaire.

Noëlle Lenoir,
Ancienne ministre
Présidente de l’Institut de l’Europe et du Cercle des Européens.

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